Le siècle des tortues



Chapitre 1



Eddy Staff est ruisselant. Son costume lui colle à la peau. Il n'a pas eu l'idée de s'abriter sous son attaché-case pour se protéger de la pluie battante. Il ignore pourquoi il se trouve là, sur le bord de la route en pleine nuit à faire de l'auto-stop. D'ailleurs, il ne s'est aperçu de son pouce levé qu'en voyant la vieille voiture ralentir.

La Frégate toussote et s’arrête quelques mètres plus loin. La lourde portière grince, coté passager. Eddy Staff s'approche d'un pas hésitant.

- Surtout, prenez votre temps! chevrote une voix.

Un vieil homme voûté, au crâne dégarni, est penché sur le siège. Un vieux, dans une vieille bagnole, songe Eddy Staff haussant les épaules.

- Eh bien montez!



Eddy Staff s'exécute. Il pose son attaché-case sur ses genoux et tire la portière qui grince de nouveau. La Frégate redémarre poussivement.

- Vous avez bien raison de prendre votre temps, surtout par ce temps épouvantable! Les gens sont toujours pressés par les temps qui courent, vous ne trouvez pas ?

Le vieil homme a la voix traînante et nasillarde.

- Ils passent le plus clair de leur temps à rattraper le temps perdu.

Eddy Staff a sorti son mouchoir. Il est trempé. Comme ses vêtements. Cependant, il s’essuie le visage, en tapotant son front et ses joues. Le vieil homme soupire.

- Il y a beau temps que les gens ne savent plus prendre du bon temps, hélas!




Eddy Staff est agacé par le ronflement du moteur. Il se demande quand le vieil homme va se décider à passer la vitesse supérieure. Il se tourne vers lui, s’attarde sur le profil aquilin, remarque l'affaissement vertical des traits et l'oeil éteint. Mais ce qu'il remarque surtout, c'est la silhouette voûtée et la bosse accentuée par la rigidité du plastron posé à l’avant de la chemise, une chemise relevée un peu trop haut sous la nuque. Eddy Staff n’avait jamais vu de chemise à plastron auparavant. Ce moteur qui ronfle l’irrite vraiment.

- Vous ne passez jamais la seconde?

- Une seconde! Chaque chose en son temps! rétorque le vieil homme qui se décide enfin à soulager la mécanique. Mais la voiture continue d’avancer d’un même pas, d’une lenteur éprouvante. Courbé sur le volant, le vieillard semble désespérément chercher la route.

- Vous savez où vous allez?

Eddy Staff ne répond pas. Son regard suit machinalement le mouvement des essuie-glaces sur le pare-brise. Il ignore où il va. D'ailleurs il ignore d'où il vient. Sa vie a commencé là, sur le bord de la route, un attaché-case à la main et un énorme trou noir dans la tête.

- Vous êtes en panne?





En panne? S'il est en panne?

- Voulez-vous que je vous arrête à un garage? Quoique, à cette heure-ci, il n'y en aura aucun d'ouvert.... Dites-moi plutôt où vous voulez que je vous dépose!

Eddy Staff a les yeux rivés sur l'attaché-case. Il se demande ce qu'il peut bien y avoir à l'intérieur. Il essaie de l'ouvrir, en vain. La serrure fait obstruction. Il fouille dans ses poches à la recherche d’une hypothétique clef.

- Vous m'avez l'air perdu jeune homme! dit le vieillard qui a pris le temps d'observer son passager discrètement.

- Vous pourriez passer la vitesse suivante s'il vous plaît? lance Eddy Staff, énervé.

La main s'accroche au levier. C’est une main aux ongles longs et crochus. Le véhicule est dépassé par des bolides dont les chauffeurs, excédés, lèvent le poing au passage ou vocifèrent en version muette.

- Vous devriez peut-être rouler un peu plus vite pour moins les gêner!

- Je respecte les vitesses, jeune homme. Ce sont eux qui roulent trop vite. Ils ont tort d‘ailleurs! Et, croyez-moi mon garçon, le tort tue!

Eddy Staff lâche un soupir dépité.

- Écoutez! dit le vieil homme. Je suis presqu'arrivé chez moi. On peut faire un petit crochet, le temps de passer un coup de fil, si vous le désirez!

Passer un coup de fil? Mais à qui?

- ...Je ne sais pas si....

- Allons, allons!








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