Le siècle des tortues
    
     La vieillesse a longtemps été considérée sous l‘angle exclusif de la dégénérescence, comme la dernière étape de la vie, une étape passive et figée, un état d‘attente avant la mort. Pendant des lustres, le vieillissement n’a été pensé qu’en terme de déclin, de repli sur le passé, de carte vermeil, de radotage, de vacuité et de viduité. Jamais comme un renouveau. Il est cependant un renouveau, un renouveau à partir d‘expériences acquises.
La beauté est liée à la jeunesse, comme la sagesse est liée à la vieillesse. Si l’esthétisme d’un corps juvénile est plus valorisant que la profondeur d'une ride, la sagesse est pourtant le privilège exclusif de l’âge. Dégagée du souci de compétition, la personne âgée peut s’offrir des investissements plus intimes, pour peu qu’elle compense les troubles de l’âge par une attention et une réflexion plus approfondie, pour peu qu’elle conserve un pouvoir de décision, pour peu qu’elle s’adapte à ce renouveau.



Chapitre 10



Eddy Staff est allongé sur le lit. Depuis qu'il a ouvert la première page du livre, il ne l’a plus quitté. L'ouvrage comporte de nombreuses illustrations, des gravures anciennes, parfois de simples esquisses. Eddy Staff le feuillette et le lit avec avidité.
Jadis les tortues étaient adulées. Puis les hommes se sont mis à les chasser pour leur viande et leur chair qu’ils trouvaient très raffinée, très tendre. Les carapaces servirent à confectionner des coffrets à bijoux et des récipients pour les cosmétiques. La cupidité humaine donna lieu à toutes sortes de cruautés. Ainsi, il fut un temps on l’on plongeait la tortue vivante dans l’eau bouillante pour décoller sa carapace, avant de rejeter l’animal, toujours vivant, au fonds des mers. La tortue, pacifique, amie de l’homme, finit par se détacher de lui et même par le haïr. Certaines se réfugièrent vers des havres de paix, tels les îles Galapagos où elles pouvaient se développer jusqu’à leur taille réelle et vieillir à l’abri des convoitises humaines. D’autres mirent leur extraordinaire intelligence de concert pour combattre l’ennemi juré. Elles savaient que la nature les avait dotées de pouvoirs mystérieux, mystiques.



Il était gravé sur les pierres, noyées au fonds des océans, que les tortues pouvaient vivre un siècle. Le siècle des tortues achevé, elles se réincarnaient dans l’animal de leur choix. Ce choix se porta sur l’animal humain. A dessein de le détruire. Les tortues réincarnées mangeraient la viande humaine, en la choisissant tendre, et donc jeune. Encore fallait-il parvenir à vivre un siècle, éviter durant un siècle les prédateurs humains.

Chrysémis et Cystude furent les premières tortues réincarnées...

...Eddy Staff s’est endormi sur le livre ouvert, posé contre son thorax. Son sommeil est agité. Il voit des images étranges, confuses, enchevêtrées. Il entend des sons déformés.

La porte de la chambre a grincé. Un long cou se penche en sa direction.

- Comme c’est beau l’âge tendre. Il dort à poings fermés.

- Chut! Allons Cystude ne le réveillons point.

Les silhouettes s’agitent autour de lui, tout en s’étirant de manière exagérée, dans l’anamorphose d’un rêve.

- Il a aimé la tisane!



La tasse vide se promène dans la pièce, suspendue dans le vide.

- Passons-lui la corde doucement sous les jambes et faisons un noeud coulant.

- Il ne s’est pas déshabillé.

- Effectivement. Il faut le déshabiller.

Quand il ouvre un oeil, Eddy Staff s'aperçoit qu'il est installé dans un fauteuil roulant. Il ne peut bouger les jambes, ni les bras. Il est entravé. Aucun son ne parvient à sortir de sa bouche, bâillonnée.

Sa tête dodeline. Le long cou s’est allongé jusqu’à lui frôler les yeux.

- Nous allons lui ramollir un peu la chair pour qu’elle soit plus tendre!

Cystude a un rictus hideux. Eddy Staff voit l’énorme chaudron posé sur le poêle, qui bouillonne à gros bruits.

- Et pour qu’elle soit tendre, il faut l’ébouillanter légèrement. Mais pas trop. Juste de quoi ôter la carapace. La carapace d’arrogance, de suffisance, de cruauté propre aux hommes. Mais il faut lui conserver un peu de vie. Juste un peu....

Eddy Staff regarde horrifié l’énorme marmite qui approche de lui. On va le plonger à l’intérieur. Il voudrait s’enfuir, mais il en est incapable. Il semble figé, paralysé.



Est-ce un cauchemar? Il aimerait bien se réveiller. Pourquoi a t-il accepté cette invitation? Que fait-il dans cette maison?

Qui est-il?

Chapitres