Le siècle des tortues
    
     La main-d’oeuvre fait cruellement défaut dans plusieurs secteurs de l’économie. Du fait du vieillissement de la population, les actifs sont en nombre insuffisant. La pénurie s’est accrue avec la désertion des femmes. Les femmes, encouragées à procréer par des incitations lucratives, ont massivement déserté le marché de l’emploi. Ainsi, on ne trouve plus de personnel féminin dans les hôpitaux, dans les écoles, dans les crèches, dans les services sociaux, ni dans les unités de soins gériatriques. Les personnes âgées n’ont plus les moyens de rester à leur domicile, faute d’employés susceptibles de les aider dans leur quotidien.



Chapitre 6



Deux vieux chandeliers décorent la longue table en bois massif. L’argenterie accuse les années et la porcelaine des assiettes est fêlée par endroits. Cissy a servi tous les plats. Ils sont étalés sur la table dans de larges saladiers. Car le menu n’est constitué que de salades. Après l’entrée, composée d’une salade de pissenlit, vient le plat principal constitué d’une salade de carottes et accompagné d’un assortiment de salades vertes.

- Vous ne mangez jamais de viande? demande Eddy Staff en s‘interrogeant sur le dessert.

- Plus il vieillit, moins Chris apprécie la viande!

- Ma femme pourtant en raffole, elle. Mais elle n’en trouve pas à sa convenance.

- A sa convenance?

- Elle aime la chair très tendre! chuchote le vieil homme.

- Oui... très tendre....



Un cou démesuré s’allonge vers lui. Le globe des yeux s’est élargi. Eddy Staff détourne la tête.

- Cissy veut dire que depuis que nous ne pouvons plus nous ravitailler sur place, il est difficile de trouver de la viande fraîche. La seule boutique qui existait ici a fermé ses portes.

- Et pourquoi?

- Eh bien... Disons que l’âge tendre a bien du mal à résister en ces lieux. Vous savez, les parties de tarots ou les activités du club, ce ne sont pas des distractions qui fascinent tout un chacun. Personnellement, nous abhorrons ce genre d’activités. Nous nous retrouvons toujours entre mêmes gens.

- En plus, ils sont sourds comme des pots! ajoute Cissy en tortillant le cou. Il faut sans arrêt leur répéter la même chose. Et comme ils sont sourds, ils n’écoutent plus les autres, mais ils s’écoutent parler. On a l’impression de discuter avec des vieux cons!

- Oh Cissy! s’offusque le vieil homme. Quel vocabulaire peu châtié!

Se tournant vers Eddy Staff, il précise:

- Cissy voulait dire que l’absence d’interlocuteurs est parfois plus terrible que le silence lui-même.

- Mais pourquoi restez-vous là si cet endroit vous déplaît à ce point?

- Oh, avec le temps, on devient casanier. On n’ose plus tellement bouger. A nos âges, on préfère ne pas prendre de risques inutiles.

- Puis on est si bien chez soi, on a ses petites habitudes. Surtout à la morte saison, Chris et moi, nous sommes plutôt d’un naturel à hiberner, bien au chaud, blottis l’un contre l’autre.

Le vieil homme soulève fièrement un saladier.

- Mais rassurez-vous! s’exclame t-il. Cissy est la reine des salades !

- N'exagérons rien ! rectifie t-elle. Il est vrai que nous mangeons beaucoup de salades. La laitue si joliment fripée, la scarole frisottée comme une ancêtre, la romaine et son petit goût antique. Mais notre préférée est la salade d'endives aussi amère qu'un regret.

- C'est un véritable poème!

- Cissy excelle dans les odes !

- Oh! vous me flattez! dit-elle en se rengorgeant. Et le cresson, vous avez déjà goûté au cresson?

- Allons Cissy, cessez de nous entortiller avec vos salades! Vous ne voyez pas que vous ennuyez notre invité?

- Non! Absolument pas ! rétorque Eddy Staff poliment.

- Bah! Laissez donc! Sous sa carapace un peu rude, je le sais très tendre! Oh oui... ajoute t-elle écarquillant les yeux sur le jeune homme. D'une tendreté....

- Tendresse! rectifie le vieil homme, lançant vers elle un regard indulgent. Je ne vous le dirai jamais assez.



Eddy Staff penche la tête. Il observe Chris et Cissy , leur tendre complicité, leur amour indéfectible. Il se dit qu’ils ne ressemblent pas aux vieux couples ordinaires, distillant l'aigreur et la rancune. Chris et Cissy s’aiment. Ils s’aiment les yeux dans les yeux.

- Mangez donc un peu de salade! propose t-elle. Vous savez c‘est bon pour la santé la salade. Et la santé c’est important. La santé, c’est comme la nouvelle année, on la veut toujours bonne, surtout à nos âges.

- Avoir la santé, c’est avoir l’éternité!

- Ah la santé! Vivre vieux certes, vivre con soit, mais surtout vivre en bonne santé.

- Allons Cissy! Mesurez votre langage!

Et se tournant derechef vers Eddy Staff, il précise:

- Cissy voulait dire qu’on s’habitue à l’idée de la mort, mais pas à l’idée de l’idée de la sénilité. Or de la sénescence à la sénilité, il n’y a qu’un pas. Un pas que nous refusons de franchir. Car nous comptons bien vivre, en vivant bien, pendant longtemps, n’est-ce pas Cissy? dit-il lui caressant la main.

- Oh oui, nous ne sommes pas pressés de mourir.

- Le désir de mort n’est autre que la mort du désir! Et nous avons encore tant de désirs à partager ensemble. Vous prendrez bien un peu de vin?

- Volontiers!

- Il est excellent! c'est un vin chenu!

- Rien ne vaut ce qui est chenu! dit-elle lui caressant un reste de cheveux.

- Reconnaissons qu’il a admirablement bien vieilli. Les vins se conservent à merveille dans les fûts de chêne. C’est une tradition à laquelle heureusement on revient.

- Comme toutes les traditions! ajoute t-elle trempant son pain dans le verre de lait placé derrière l’assiette.

- Cessez donc de vous repaître de cette gourmandise, ma douce! Vous savez bien que cela vous rend malade à chaque fois.

- Vous avez raison! dit-elle abandonnant le mets d'un air coupable. Je vais apporter le dessert. C’est une salade de...

- Peut-être notre invité préfère t-il autre chose qu’une salade? l’interrompt Chris.

- C’était une salade de fruits, mais si vous préférez les fruits entiers.

Elle pose la corbeille au milieu de la table.

- Les voilà! Servez-vous je vous prie!



Eddy Staff s'apprête à prendre une pomme.

- Prenez donc plutôt celle-ci, elle est moins ridée! lui susurre t-elle.

Et, allongeant le cou, elle ajoute:

- Mais vous les préférez peut-être ridées?


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