Le siècle des tortues
    
     Les personnes âgées sont contraintes de travailler de nouveau. Mais les emplois susceptibles d’être assumés par les vieux sont malheureusement rares. Dans une économie dégradée, la conjoncture n’est plus favorable aux emplois improductifs du secteur tertiaire. Les vieillards les mieux lotis peuvent espérer trouver asile auprès de leurs enfants, qui les accueillent à condition d’avoir eux-mêmes des enfants. Dans une société de survie, la notion d’utilité est devenue le maître-mot. Comme dans les temps reculés, avant que l'urbanisme ait éloigné les personnes âgées de leurs enfants, on peut voir des familles regroupées autour de leurs ancêtres. Et il n’est pas rare qu’un vieil homme raconte des histoires à ses petits-enfants en confectionnant des jouets en bois, tandis que son épouse brode des napperons au coin du feu.



Chapitre 8



Eddy Staff est penché sur le vieux poste à galène. C’est un de ces postes qui firent le bonheur de la T.S.F. et que l'on ne trouve plus que chez les antiquaires. Par miracle, il fonctionne. Eddy Staff a capté une onde qui distille de la musique classique en continu.

- Mon épouse collectionne les vieilleries.

- Les vieilleries! Vous plaisantez! Cet appareil n'a pas même un siècle! s'insurge t-elle

- Il est dépassé voyons!

- Ah bien sûr! Lui, depuis qu'il a Pupuce!

- Vous avez un chien? demande Eddy Staff.



Cissy rétracte brusquement ses longs membres. Elle semble horrifiée.

- Un chien? surtout pas! s’écrie t-elle.

Chris lui prend la main et la tapote doucement.

- Ce n’est rien... ce n’est rien....

Et se tournant vers Eddy Staff, il murmure à voix basse :

- Ne prononcez jamais ce mot devant ma femme. Cissy est terrorisée par les chiens depuis qu’elle a été mordue dans jeune temps.

- Mais qui est Pupuce alors?

- Je vais vous montrer! Venez!

Eddy Staff le suit jusqu'à un réduit étroit et obscur dissimulé derrière un rideau.

- Voilà ! C’est la plus merveilleuse invention qu’il m’ait été donné de voir.

- Eh oui! ajoute Cissy. Depuis qu'il a cette chose, c'est dans l'obscurité qu'il passe le plus clair de son temps. Comme s'il avait des choses à cacher!

- Des choses à cacher, à mon âge! Vous attribuez de bien grands desseins à une si petite chose!

- Petite chose, petite chose! Mieux vaut une petite qui frétille qui grosse qui roupille! s'exclame t-elle l'oeil coquin.

- Oh Cissy! s'offusque t-il. Et prenant Eddy Staff par le bras, il ajoute: Cissy exècre les nouveautés!

- Peu m’en chaut certes! dit-elle s’éloignant. Je préfère aller préparer un peu de tisane.

- C’est un ordinateur? demande Eddy Staff, dubitatif, en découvrant l'écran.

- Oui! Et regardez, vous allez être émerveillé!

Il pose le doigt sur l’écran et l‘appareil se met en fonctionnement. Eddy Staff écarquille les yeux. C’est un écran plat digital, miniaturisé, qui intègre toutes les composantes de l’appareil. Jamais, dans son existence, il n'a vu un engin aussi perfectionné... jamais... non, jamais... Mais où a t-il donc vu cet appareil qui lui semble si familier....

- Vous vous intéressez aux ordinateurs jeune homme?

- Oui... je crois...

- C’est la découverte la plus prodigieuse du siècle passé! Observez un peu les possibilités de cet engin! dit-il caressant l’écran.



La messagerie animée s’ouvre et apparaît une lettre qui se déplie automatiquement.

- J’ai reçu un courrier! dit le vieillard tout excité. C'est fabuleux! Rendez-vous compte, grâce à cet appareil, il est enfin possible de communiquer.

Eddy Staff l’observe interloqué. Il a si souvent utilisé les messageries. C’est d’une banalité. D’ailleurs, c’est dans une messagerie que se trouvait le fichier... le fameux fichier.... quel fichier?

- N’est-ce pas extraordinaire?

- Vous auriez le téléphone.....

- Mais vous ne semblez pas réaliser jeune homme! se récrie le vieillard. Grâce à cet outil ultramoderne, nous communiquons comme dans les temps anciens : par l’écriture et la lecture. Les gens composent des phrases, avec des verbes, des sujets, des compléments. Ils s’efforcent de plaire à leurs interlocuteurs en soignant le vocabulaire, en corrigeant les fautes, en cherchant des idées...

- Pas toujours...

- Mais celui qui ne fait pas cet effort passe pour un crétin. Pouvez-vous imaginer un instant ce que peut penser la jeune fille à qui l’amant enverrait une missive dénuée d’intérêt?

- Il a d’autres façons de lui dire qu’il l’aime.

- Non jeune homme, vous vous trompez. Rien n’est plus flatteur pour une compagne que la caresse d’un mot bien tourné ou le baiser éternel d’un poème, écrit rien que pour elle. A chaque instant de solitude, elle lira des mots qui lui rappelleront tant de belles images dans les bras de son amant. Savoir écrire à une femme, savoir lui exprimer par l’écriture tout l’amour que l’on ressent pour elle, c’est bien là le plus bel engagement.

Eddy Staff contemple le vieillard, attendri.

- Je vous admire. Comment faites-vous pour rester si près l'un de l'autre après tant d'années?



L’écran semble donner des signes de faiblesse. Il vacille. Chris tourne délicatement un bouton situé en dessous de l‘appareil.

- Voyez-vous, en amour, il ne suffit pas de veiller à l'intensité et à la luminosité. Il faut aussi veiller au contraste. C’est en général le contraste qui fait souffrir l’être humain. De savoir que quelque chose peut avoir plus d’intérêt que soi, aux yeux de la personne que l’on aime, c’est un terrible contraste. Dans la vie vous pouvez tout vous permettre. A la seule condition que la personne que vous aimez n’ait jamais le sentiment d’être délaissée. Inutile d’aller décrocher la lune ou de vous ruiner dans des présents mirifiques. Il suffit d’un regard, un geste, une complicité au moment opportun, pour conserver à l‘amour toute son intensité et sa luminosité. Voir l'amour dans les yeux de l'être que l'on aime est la seule chose au monde qui mérite de vivre.

L'écran se positionne tout à coup, de façon automatique, sur un site non sollicité.

- Ah! Voilà les dernière nouvelles! dit le vieil homme.

Eddy Staff a un sursaut. Il a déjà vu ce site. C’est un site qui défraie la chronique en raison du nombre important de visiteurs qu’il véhicule. Il a déjà vu ce site, mais où?

- Vous connaissez le site Wenjob? On dit qu’il révolutionne l’univers pour les idées qu’il distille. Ce qui est étonnant, c’est que personne ne sait qui est ce Wenjob. Certains s’inquiètent pour les cours de la bourse, qu’il fait allègrement chuter. Tenez, regardez justement les dernières courbes. Elles sont éloquentes.

Il se tourne vers Eddy Staff.

- Mais vous m’avez l’air bien pâle tout à coup. Seriez-vous l’un de ces actionnaires un peu trop entreprenants?

- Non....

- L’initiative, la créativité, l’esprit d’entreprise, ce sont pourtant les valeurs de la jeunesse, non ? Mais vous avez bien raison d’être prudent. Rien ne vaut les placements sûrs, vivre de ses rentes.

L’écran a de nouveau changé de texture. Le site Wenjob a disparu comme il était apparu.

- Approchez jeune homme. Voilà un jeu qui aura sans doute l’heur de vous plaire. Et je serais ravi de jouer avec vous si vous le permettez!



Eddy Staff se penche vers l’ordinateur où s‘ébattent des animaux belliqueux.

- En quoi consiste t-il?

- The world of Skinplay? C’est très simple : d’un côté vous avez les crocodiles, les caïmans, les lézards, bref les vieilles peaux. Et de l’autre, les castors, les zibelines, les lapins, bref les peaux tendres. Le jeu consiste pour les vieilles peaux à dévorer les peaux tendres. Et pour les peaux tendres à éliminer les vieilles peaux. Les vieilles peaux manquent d’agilité, mais connaissent la ruse. Les peaux tendres ont les réflexes salvateurs, mais manquent de perspicacité. Chaque fois que l’un ou l’autre camp gagne des points, ces points se transforment en produits de luxe. Sac en crocodile, manteau en zibeline. Le plus fortuné à gagné la partie. Il faut savoir également que les jeunes peaux ont un large éventail de masques pour se grimer en vieilles peaux. Tandis que les vieilles peaux ont à leur disposition tous les outils de la cosmétique et de la chirurgie esthétique pour réparer les outrages du temps. Êtes-vous intéressé?

- A vrai dire, non... je me sens un peu fatigué.

- Ah!...Vous devriez rester dormir ici! dit le vieil homme éteignant l'appareil. Il est tard vous savez.

- C’est-à-dire que...

- Allons, allons!


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