Le siècle des tortues
    
     C’est en nombre croissant que les personnes âgées sont parquées dans les mouroirs. Confinées dans des activités puériles et régressives, dépendantes de décisions arbitraires et parfois soumises à des sévices, elles y meurent dans l‘abandon le plus total. Les familles n’en veulent plus. Dès lors que les vieillards ne sont plus productifs, ils deviennent une charge, un fardeau. Faute d’actifs et de moyens financiers, nos sociétés ne sont pas en mesure d’assurer la qualité de vie des plus anciens. En 1950, le nombre des personnes âgées de 60 ans et plus était de 200 millions. En 2050, il est de 2 milliards.



Chapitre 2



La Frégate a bifurqué sur une route au trafic bien moins dense. Une route à l’état de chemin vicinal, qui paraît mener nulle part. Le véhicule a ralenti. Eddy Staff observe intrigué la haute muraille qu'il distingue au loin, derrière le pare-brise ruisselant. Le vieil homme klaxonne et s‘arrête à l‘entrée de la forteresse. Un vigile, posté à une guérite, leur adresse un geste de la main et s'approche.

Le vieil homme descend légèrement la fenêtre de la portière.

- Quel temps affreux! dit le vigile.

- Oui! Espérons qu’il s’en ira en deux temps trois mouvements.

- Ah vous! Toujours le mot pour rire! Ce monsieur a un laissez-passer? demande t-il en désignant Eddy Staff.

- Non! Mais il m'accompagne. Et nous ne faisons que passer.

- Soyez prudent!

- Je ne pense pas qu'il y ait danger!

- De nos jours il vaut mieux se méfier!

Le grand portail s’ouvre automatiquement et le véhicule entre dans l’enclos, qui se referme sur eux.

- Il ne faut pas lui en vouloir, il ne fait que son travail. Et un vigile c‘est toujours vigilant.



Ils traversent les ruelles d'une cité aux bâtisses luxueuses, alignées symétriquement, et dont la façade est d’une seule et même couleur : jaune passé. Des panneaux, semés tout le long du chemin, interdisent d’étendre le linge ailleurs qu’aux emplacements indiqués, de tondre les pelouses en dehors des jours indiqués par les arrêtés municipaux ou de sortir les poubelles après neuf heures du matin. Les rues sont désertes, les boutiques inanimées.

- Mais que craignez-vous?

- Il y a tant de choses à craindre. Tenez, ma femme a peur des corneilles, des pies et des chats. Elle ne redoute rien moins qu'un chat. Qu'il l'attrape, qu'il la griffe, qu'il la morde. A nos âges, on préfère se sentir rassurés.

La Frégate s’arrête dans la cour, à proximité d'une villa cossue. Le vieil homme coupe le moteur.

- Venez! dit-il. Ma femme se fera une joie de vous connaître.


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