Une araignée dans la Toile

Chapitre 1 (suite)


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Jon.W : Premier cri


     A l’origine, il y eut un Hameau. Un Hameau constitué de trois habitations rudimentaires, taillées en cube et plantées sur un terrain sans relief ni végétation, dans un décor aux tons criards, presque fluorescents. Ce fut là que naquit :

Jon.W

Jon.W n’avait rien d’un bébé magnifique comme l’exigeait la tradition. Il avait les traits grossiers et hésitants d’un chérubin crayonné par un géniteur qui en eût été aux balbutiements de ses prodiges. La bouche s’étirait avec peine, et toujours dans le sens horizontal. Quant aux yeux, ils s’ouvraient rarement ensemble.

L’accouchement avait été difficile. On manquait de spécialistes à l’époque.



Pendant longtemps, il ne porta point de vêtements. On avait tout simplement omis ce détail. Mais un jour l’erreur fut rectifiée, sans doute pour dissimuler une indécente parcelle de son anatomie qui prêtait à réflexions, dans les multiples sens du terme.

Jon.W était nourri à heures fixes. De même il faisait ses besoins à heures fixes, très proprement d’ailleurs car ses déjections avaient la vertu d’être invisibles et inodores. Aussi, il dormait à heures fixes. Rien n’aurait pu le distinguer d’un animal, un chien par exemple, s’il ne pleurait, ne riait, ne gazouillait -en silence toutefois- ou ne réclamait des moments d’attention, également avec une extrême ponctualité.



Pourtant Jon.W se développa comme un bébé doit se développer et devint même un bébé magnifique. Les traits s’affinèrent, une petite touffe de cheveux lui blondit le crâne, les yeux s’ouvrirent de façon coordonnée et la bouche osa esquisser d’autres mimiques qu’un immuable sourire.

Un jour, alors qu’il commençait à peine à marcher, Jon.W vit deux êtres gigantesques l’empoigner, de chaque côté de son petit corps frêle, et le soulever un peu rudement. Ils se présentèrent comme étant ses parents privilégiés, désormais en charge de son éducation. Ils lui expliquèrent qu’ils conserveraient indéfiniment leurs prérogatives de parents privilégiés, à moins qu’il ne manifestât le désir d’en changer. A quoi il ne répondit rien. D’abord parce qu’il ne comprit rien et ensuite parce que, comme tous les enfants en bas âge, il n’avait pas la parole.

Jon.W eut une éducation sommaire. Il faut dire qu’en ces temps reculés, le Webworld était un territoire très primitif. Ce qui allait devenir plus tard des autoroutes, n’était encore que des chemins vicinaux, piégés d’ornières, où les rares visiteurs ne s’éternisaient pas. Bien que des vitrines faisaient leur apparition, le choix des produits était très restrictif. Frein à l’expansion, la monnaie posait problème et, faute d’une unité conventionnelle propre au Webworld, on n’osait commercer sans retenue.

Cependant, la première boutique qui s’installa connut un franc succès car le Hameau s’était étoffé en peu de temps. On avait construit des habitations de plus en plus sophistiquées, avec des jardins peuplés de sculptures végétales et parfois même de vastes piscines. Le Hameau était devenu un Village. On commençait à s’organiser. Les quelques habitants qui peuplaient le Webworld avaient chacun une occupation définie, propre au bon fonctionnement du Village, condition sine qua non pour devenir membre de la communauté. Afin de concilier les différentes activités, la population se réunit pour désigner un chef, parmi ceux qui se proposèrent.

Jon.W s’émerveilla de cette soudaine animation. Au début, il déplora la seule présence d’êtres gigantesques qu’il soupçonna être d’autres parents privilégiés. Ils s’adressaient rarement à lui. D’ailleurs, il ne comprenait pas leur langage. Mais il remarqua néanmoins que leur arrivée soudaine produisit une petite révolution dans l’univers feutré et muet du Webworld. En effet, jusque-là, il fallait deviner que grin, lol ou plus trivialement rire, glissés au cœur d’une conversation animée, était la manifestation scripturale de la joie. De même il fallait deviner que l’utilisation intempestive de MAJUSCULES exprimait la COLERE ou, du moins, une élévation de la voix. Les interlocuteurs étant dépourvus de parole, ils conversaient par le biais de l’écriture. Ceci pénalisait considérablement les néophytes qui, à l’instar de Jon.W, n’étaient ni lecteurs, ni écrivains, ni polyglottes.

L’arrivée des pionniers suscita un véritable bouleversement. Ainsi, même si le nouveau procédé de communication demeurait aléatoire -en raison d’un manque de synchronisation entre le mouvement des lèvres et la parole qui devait l’accompagner- il permit à Jon.W de visualiser les humeurs, puis de s’adonner à l’activité favorite de tout chérubin normalement constitué : le mimétisme.

Fort heureusement l’ensemble des  parents privilégiés présents dans le Webworld, eut la vivacité d’esprit de remarquer un beau jour sa présence et, surtout, de songer à enrichir la communauté d’êtres proportionnés à sa taille et à son entendement. Il put ainsi retrouver d’autres enfants dans la rue, des bambins magnifiques, à son image, presque parfaits dans leur conception, mais malgré tout si identiques les uns aux autres.



A cette époque là, il n’existait guère de jeux en général et encore moins pour les petits. Il s’était essayé un jour au solitaire mais, d’un naturel sociable, il n’avait trouvé aucun intérêt à ce jeu. Quant au casse-briques, n’ayant nullement la fibre destructrice, il s’en lassa très vite. En compagnie de ses jeunes camarades, aussi balbutiants que lui, il préférait s’installer sur le terrain sans relief et admirer l’architecture toujours innovante des édifices en construction. Jon.W était particulièrement fasciné par la rapidité avec laquelle les bâtiments poussaient. Il fallait presque courir d’un endroit à l’autre pour tout découvrir.



Jon.W eut la chance de connaître la première école du Village. L’école était étagée sur cinq niveaux, car on avait défini de la sorte les besoins scolaires de chaque individu. A l’âge de deux ans, il fut admis au premier étage, où il allait rester durant trois années. Avant tout, on lui donna la parole, avec laquelle il apprit à parler distinctement d’abord, puis à maîtriser la lecture, l’écriture, le calcul. Mais l’objectif essentiel du niveau un était de permettre aux élèves de développer leur imagination.

Jon.W adorait l’école. L’enseignement se déroulait de manière très ludique et comme il manquait de jeux dans son quotodien, il appréciait particulièrement cet apprentissage. Les élèves avaient un guide, un petit bonhomme qui les emmenait dans une parodie de ferme où des caricatures d’animaux poussaient des cris cocasses destinés à détendre l’atmosphère.

Là, il apprenait à reconnaître des sons, à retrouver des lettres, à aligner des mots. Et chaque fois qu’il réussissait un exercice, le petit bonhomme le couvrait de compliments, l’appelait :

le meilleur, le champion, ou la graine de génie.

Celui-ci avait un formidable don d’ubiquité, car où Jon.W se rendait, il était déjà présent et l’attendait, les mains dans les poches, l’œil amusé et la parole désynchronisée, prêt à l’assommer de louanges.

Heureusement, il y avait cet engin aux formes exagérément arrondies, appelée voiture. Elle le conduisait, selon ses désirs, vers d’autres piliers du savoir où le petit bonhomme demeurait omniprésent. Si la voiture fonctionnait assez bien, l’environnement décoratif, qui se déplaçait au rythme de l’engin, laissait à désirer tant il était haché, morcelé, saccadé.

Mais Jon.W était enchanté par la féerie de l’univers que ses yeux d’enfant conquéraient. Ce qui le fascinait le plus, c’était le  jardin, si différent du terrain sans relief où poussaient les maisons du Webworld.



Dans le jardin, il était possible de semer des graines, d’arroser, et de voir grandir des plantes qui donnaient ensuite des fruits ou des légumes ou des fleurs. Tout cela en un temps record, car en quelques secondes, il pouvait ramener chez lui un fruit ou un légume qui avait grossi et mûri dans les secondes précédentes. Aussi, il sut enfin d’où provenaient les produits qu’il trouvait sur les étals de la boutique du Village, dont l’origine avait toujours été une énigme.

Jon.W emmagasinait les connaissances avec une faculté remarquable et de rares prédispositions. Sa curiosité naturelle en faisait un élève d’exception. Il était certes avantagé par une concurrence plutôt défaillante : en ces temps obscurs, l’absentéisme sévissait tel un véritable fléau. Certains élèves démarraient leur scolarité sur les chapeaux de roues, parvenant même à distancer la graine de génie. Et tout à coup ils disparaissaient momentanément du circuit et parfois, même, ne revenaient plus, terrassés sans doute par ce qui devaient être des maladies infantiles, telles la périphérole, la connecticelle, les clavillons, sans compter les nombreuses paramétrites qui perturbaient le bon fonctionnement du système.



A un moment donné, d’ailleurs, les chercheurs furent mobilisés pour enrayer l’épidémie d’Emesdos qui fit des ravages considérables, même parmi la population extra-scolaire. Il fallut impérativement trouver un vaccin. Ce fut le talentueux Gats.Org qui obtint le prestigieux label du découvreur émérite, après avoir testé sa trouvaille, avec succès, sur un cobaye défenestré.

Pour l’heure, l’institution où étudiait Jon.W devait sans arrêt transiger avec des composants défaillants.

Il retrouvait ses parents privilégiés à la sortie de l’école, lieu de prédilection où les parents aiment à comparer les mérites de leur progéniture et à la protéger suspicieusement des mauvaises fréquentations, en l’occurrence les enfants précoces dans les grossièretés. Quand ils le voyaient arriver, ils se mettaient à lui tapoter la tête en le félicitant fièrement pour ses efforts. Ils semblaient apparemment ravis d’avoir un chérubin de son acabit.

Ce fut la première fois que Jon.W entendit chuchoter, à son propos, qu’il était

spécial.

 

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