Une araignée dans la Toile

Chapitre 2



Jon.W accéda au niveau deux, armé enfin de la créativité qui lui avait si longtemps fait défaut. Il allait maintenant assimiler une méthode de travail et découvrir des techniques de mémorisation, notions dispensées sur deux années et destinées à faciliter les acquis ultérieurs.

Jon.W fut ravi car le second étage offrait une meilleure vue. Ceci arrangeait quelques élèves au tempérament poussif car, si l’école était obligatoire, l’obligation d’apprendre n’était pas indispensable à partir du niveau deux.

Dès lors que l’élève maîtrisait la lecture, l’écriture et le calcul, il pouvait, s’il le souhaitait, contempler le paysage très changeant du Webworld à travers les carreaux de l’école. D’ailleurs, comme les techniques de communication permettaient à l’élève de travailler soit en milieu individuel, à son domicile, soit en milieu collectif, à l’école, certains disparaissaient du circuit pour des raisons autres que virales. Il était question d’améliorer la qualité de vie familiale, d’étalement des vacances, concepts sibyllins dans l’esprit de Jon.W qui, de toute façon, préférait l’environnement scolaire. D’un naturel sociable, il avait besoin de se confronter à de nouveaux éléments, même s’ils avaient une durée de vie éphémère.

Ce fut à cette époque qu’il fit la connaissance de Ed.Net.

Quand il le vit arriver dans la cour de l’école, il eut pour lui un véritable coup de foudre.




Ed.Net n’avait pas le faciès stéréotypé de ses camarades, mais au contraire une certaine originalité dans la conception d’ensemble et dans le vêtement. Par ailleurs, il semblait protégé de cette tare qui affectait la plupart des bambins ordinaires que Jon.W côtoyait. En effet, chez Ed.Net la bouche se mouvait en même temps que la parole. Lorsqu’il prononçait un son, les lèvres étaient mobiles jusqu’à ce qu’il eût terminé son propos. Et lorsqu’il se taisait, aucun son saccadé ne venait perturber son mutisme. Ed.Net était suffisamment raffiné et insolite, pour susciter l’admiration de Jon.W. Il devait sans doute faire partie de la récente vague d’immigration, originaire des périphériques inconnus, qui propulsait dans le Webworld une quintessence de cerveaux.

Jon.W et Ed.Net firent connaissance dans la cour de récréation. Pendant que le petit bonhomme qui servait de guide assomma Jon.W de compliments, celui-ci s’éloigna discrètement et s’approcha d’Ed.Net, avec l’objectif avoué de lier connaissance. Il lui demanda timidement :

    - D’où viens-tu ?

Ed.Net le considéra longuement et, dans un haussement d’épaule, il répliqua :

    - Du même coin que toi, pauvre pomme !

Jon.W en déduisit qu’il venait lui aussi d’une maison, de sa maison, peut-être une maison que ses parents privilégiés avaient apportée avec eux, édifiée à partir de l’une de ces techniques nouvelles qui faisaient fureur dans le Webworld. Mais cette entrée en matière fut suffisante pour qu’ils éprouvent chacun le besoin de fusionner leur matière.

En effet, bien qu’il avait trois ans de plus que Jon.W, une certaine complicité naquit entre eux. Ed.Net trouva en Jon.W le compagnon idéal qui l’aiderait à grimper les étages qu’il avait bien du mal à gravir seul. Car il sut immédiatement le parti qu’il pourrait tirer de la graine de génie, à laquelle aucun exercice ne semblait résister. Aussi, il admirait son extrême malléabilité et s’amusait de son incommensurable candeur. Quant à Jon.W, il appréciait Ed.Net pour sa façon de s’exprimer, qui n’avait rien de commun avec le langage policé du Webworld.



Ce furent surtout les activités ludiques qui réunirent les deux compères. La jungle du Webworld, où tant de décors étaient encore au stade d’ébauche, fourmillait d’opportunités. Ils adoraient traîner dans les grottes, chercher des objets introuvables, répondre à des énigmes. Ils s’adonnaient à l’archéologie, visitaient des temples Incas, ou cherchaient des trésors perdus, une île égarée, traversaient les déserts et les pôles, partageaient les plus palpitantes péripéties. Dans leurs pérégrinations, ils rencontraient des héros, grimés en héros, et des princesses, grimées en princesses, et affrontaient parfois des créatures fantastiques qu'Ed.Net appelait :

des monstres.

A présent, arrivait dans le Webworld un nouveau jeu par jour approximativement.

Ce n’était plus seulement le si célèbre et si triste Pacman qui avait gobé des générations de visiteurs dans les labyrinthes du Webworld. Il y avait maintenant de véritables dangers à chaque coin de rue, des tireurs à vue qui lançaient leurs explosifs, s’amusaient piéger les passants, se dissimulaient derrière les murs pour apparaître brusquement où on les attendait le moins.



Vêtus d’uniformes terreux qui dénotaient avec la fluorescence de la Cité, ils serraient sous le bras des bâtons qui crachaient des lignes raides et rouges comme les fraises du jardin de l’école. Ils semblaient heureux quand les lignes atteignaient leur cible, à savoir un bâtiment ou un promeneur qui, à ce moment-là, disparaissait brutalement. Peu de temps heureusement car ce n’était qu’un jeu. Ensuite tout redevenait normal.

Bien qu’il s’en défendait, Ed.Net admirait Jon.W, son extraordinaire intelligence qui lui solutionnait bien des problèmes. Mais il devait dissimuler cette admiration à son cadet, car il est dans l’usage que les anciens ne vénèrent jamais les plus jeunes, forts de leur expérience de l’âge.



C’était l’époque dorée où le Webworld connut une immigration sans commune mesure. Les maisons poussaient à la vitesse d’une bâtisse par fraction de seconde. Le Village était devenu une Cité immense. Partout, on défrichait les contrées sauvages pour installer des sites, où le promeneur était guidé par un balisage incontournable et où il pouvait trouver aisément tout ce qu’il désirait. Et même ce qu’il ne désirait pas. Le plus amusant, dans ce fatras créatif, fut que l’on édifiait des sites simplement pour indiquer comment repérer d’autres sites, contribuant davantage encore à leur propagation et, de fait, à leur dépérissement. Bien que des moteurs, diversement calibrés, sillonnaient les contrées en s’efforçant de répertorier, trier, classer les endroits les plus touristiques, le visiteur malheureusement se perdait, croulant sous une prolifération de brochures où le plagiat régnait. Alors, peu à peu, on ne conserva que certains panoramas, dont on claironnait l’existence d’un bout à l’autre du Webworld, laissant périr dans l’oubli les sites historiques qui avaient fait le bonheur des pionniers, mais n’avaient pas su s’adapter aux besoins nouveaux.

Quelques sites, pourtant, connurent un succès instantané auprès des visiteurs. Le Webworld avait son Mémorial, sa Forteresse, son Temple. Le plus imposant était bien entendu du Mémorial du Savoir où des milliers, des milliards, de livres étaient entreposés sur des kilomètres de rayons. Ce fut dans cet endroit que Jon.W apprit le lexique du Webworld:



la nétiquette ou code de bonne conduite



les smileys :-) :-( ;-o



le pop ou musicalité spécifique aux messageries



Le gardien de la mémoire universelle, un vieux sage aux membres exagérément allongés, voltigeait de rayonnage en rayonnage, avec une vivacité de singe, répétant à qui lui reprochait ses audacieuses cascades qu’il était en bon terme avec la mort. Malgré son apparence simiesque et la somme de travail qui l’accaparait, jamais il ne faisait la grimace.

Jon. W lui demanda un jour pourquoi il y avait tant de monde au Mémorial.

    - Vois-tu mon garçon, lui avait-il répondu levant bien haut le manuel qu’il tenait dans la main, ceci est un livre ! Pendant longtemps, il a servi a caler les armoires brinquebalantes ou à se protéger du soleil sur la plage. Aujourd’hui, chacun y cherche le savoir.



Il prit la posture du yogi, ferma les paupières et ajouta :

    - Car le savoir, c’est le pouvoir ! Ceux qui savent dominent les ignorants. Et ô combien veulent aujourd’hui savoir !




Enfin, il conclut d'un ton solennel :

    - Mais l'essentiel, c'est le principal !







Jon.W eut du mal à comprendre ses propos, mais cela n’avait rien d’étonnant car les vieux sages étaient connus pour tenir en permanence des propos impénétrables.








Parmi les sites qui attiraient une multitude de baroudeurs, il y avait aussi la Forteresse, une immense maison close, protégée par un mur d’enceinte de paternité inconnue, au triste penchant architectural, derrière laquelle on devinait des jouissances proscrites. Elle était sans cesse escaladée par des curieux que l’attrait de l’interdit émoustillait.











Mais il y avait surtout le Temple, autre lieu de déperdition, où le visiteur s’enivrait de courbes et de chiffres dans un univers fluctuant et artificieux, qui gonflait ou dégonflait les portefeuilles.

D’autres sites, par contre, bien que balisés avec professionnalisme, étaient boudés du touriste. Habitué à naviguer dans un espace de gratuité, il semblait se désintéresser complètement de ce qui l’expédiait vers les contrées consuméristes, au point même de se méfier des gâteries qu’on lui offrait si aimablement, ces délicieux cookies qui restaient pourtant en mémoire de façon inoubliable. Ce visiteur indocile adorait les chemins de traverse, les petites routes de campagne, et préférait chiner du côté des sites historiques plutôt que de succomber aux sirènes des bords d’autoroutes.

L’immigration, si elle avait la vertu d’élargir le champ des connaissances, eut aussi quelques désagréments. En premier lieu, les virus firent leur apparition. Des virus contre lesquels il n’existait aucune parade. Les virus rivalisaient d’ingéniosité quant à leur prouesses destructrices. Lorsqu’un virus s’installait dans le Webworld, certaines bâtisses commençaient à se lézarder. Les fissures, d’abord insidieuses, étaient sommairement colmatées par l’habitant qui, en général, refusait l’évidence du diagnostic. Mais quand les fissures devenaient apparentes au point de menacer autant les fondations que la charpente, il était bien obligé d’admettre la nécessité de prescrire un remède de cheval, notamment lorsqu’il fallait affronter le célèbre Cheval de Troie.




Le Cheval de Troie pouvait détruire en un laps de temps très court un quartier complet et ses plus prestigieux monuments. Il fallait alors faire appel au célèbre pompier Erton.Com, seul en mesure de terrasser la terrible bête. Celui-ci se couchait en travers de sa route, lui administrait une injection de puces qui provoquaient de telles démangeaisons que la bête dépérissait. Parfois, les dégâts étaient tels qu’il fallait bien des fractions de secondes pour reconstruire les monuments en respectant l’architecture initiale.

Le Webworld était devenu un nouvel Eldorado vers lequel se ruaient des gogos en tous genres auxquels on avait fait miroiter des fortunes faciles et fulgurantes. C’était l’âge d’or de la Net-Économie et on se bousculait vers l’Eldorado virtuel, dédaignant les guenilles d’une vieille économie qui ne devait soudain plus intéresser personne, s’arrachant des concessions, espérant que, des puits du savoir, jailliraient des pépites en col blanc. C’était une véritable révolution. C’était surtout une formidable revanche de la jeunesse. Cette jeunesse que la vieille économie s’était plu naguère à parquer sur le banc de touche, cette jeunesse qu’elle avait saignée sans scrupules, cette jeunesse faisait la nique à la vieille gueuse à présent. Boudant les salaires faramineux et les carrières alléchantes qu'on lui faisait miroiter, voilà que, dans la galaxie nouvelle, elle trouvait à satisfaire sa soif d’aventure et son désir de créativité, avec à la clef des rêves de fortune, de cocotiers et de soleil. D’ailleurs, quel intérêt aurait-elle eu à servir davantage l'aînée, devenue symbole de ringardise, crevant comme une bête figée sur ses acquis.

Par leur fraîcheur, leur vigueur, leur passion, les jeunes pousses bousculaient à la fois l’économie et les mentalités, préférant trimer pour des salaires de misère, que végéter dans des structures aux concepts obsolètes. Par leur côté farfelu et amateur, ces jeunots à visages humains plaisaient. Car, où les décideurs en costume sombre de la vieille économie présentaient orgueilleusement leur carte de visite dans les soirées mondaines, les jeunes patrons signaient plus modestement Mimi, Nono, Lulu, dans les soirées techno où ils s’éclataient en baskets.



La nouvelle économie était un véritable creuset d’espoir. Elle accueillait n’importe qui, sans droit d’aînesse ni droit de cuissage. Monsieur Clampin, pour peu qu’il eût quelque matériel, quelque connaissance et surtout une idée, pouvait du jour au lendemain être propulsé vers les plus hautes sphères élitistes.

Ce fut surtout dans le domaine culturelle que la nouvelle économie fit des ravages. De tous temps il y avait eu deux types de cultures :

       . la culture alpha, réservée aux initiées,

        . et la culture beta, dont on abreuvait les masses.

La première véhiculée de manière confidentielle et la seconde empruntant des voies royales de la propagande consumériste. Pendant des décennies, on avait décidé du goût des spectateurs, des auditeurs, des lecteurs, des consommateurs, des citoyens, s’appuyant sur des sondages, des panels, des échantillons représentatifs, laissant sur le carreau une quantité croissante d’insatisfaits, pour peu que la masse fût, elle, satisfaite. Or tout à coup, via le net, une génération nourrie de médiocrité, de facilités mercantiles, de consumérisme niaiseux, réclamait à corps et à cris de l’innovation, de l’ingéniosité, de la créativité, celle que l’on ne pouvait espérer que des chemins non policés du Webworld, incubateur de culture alpha. Et, fait étonnant, l’individu extrait de la masse, avait du goût. Un goût personnel et des exigences pointues. Voilà que, devant les étals interminables du Webworld, les clients capricieux se mettaient à réclamer des airs de musique oubliés ou inédits ou potassaient des ouvrages que jamais la culture beta n’eût autorisés sur les marchés traditionnels. Pour la première fois, il fallait répondre aux besoins réels des consommateurs et non à leurs besoins supposés, et ce facteur méconnu désarçonnait complètement des institutions naguère inébranlables.

Cette révolution culturelle et économique était le fait d’une extraordinaire ouverture d’esprit. Mais cette ouverture d’esprit avait ses inconvénients. A force de parier sur la nouvelle économie, le Webworld attirait bien plus de chercheurs d’or qu’il n’y avait de pépites et la guerre qu’ils se livraient en laminait plus d’un.

Si la passion de Jon.W était de contempler la construction des nouvelles bâtisses, celle de Ed.Net était de s’asseoir sur le bord des autoroutes pour voir défiler les longs cortèges d’immigrants, venus du Realand. Le Realand, que lui avait finalement décrit Ed.Net, était une contrée impalpable et inaccessible où il était difficile de retourner dès lors que l’on avait élu domicile dans le Webworld. Les gens fuyaient cette contrée, généralement parce qu’ils y avaient tout perdu, à savoir leurs illusions. Illusions étant un terme immatériel, Jon.W ne put que supposer l’étendue des dégâts, semblable aux ravages provoqués par le Cheval de Troie.

Les pauvres gens arrivaient ici le trait hésitant et le teint gris. On les reconnaissait moins à leurs hards, peu conformes avec le matériel en vigueur, qu’à l’outillage sommaire et désuet qu’ils se mettaient à dos : de vieilles fenêtres surannées, une paire de bottes inopérantes, une signalisation de travaux obsolète, le tout portant un label d’origine tellement usé que l’on pouvait à peine le déchiffrer.

Cependant, ils avançaient l’œil conquérant et le pas chargé de convictions, d’un train qui émerveillait les passants.
 

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