Une araignée dans la Toile

Chapitre 6



Staff ouvrit la porte de la pièce contiguë, pensant trouver Cairne en plein ouvrage.

    - Cairne ! appela t-il.

Mais l’endroit était désert. Pourtant les ordinateurs, tout comme la lumière, étaient restés sous tension. Staff pensa que Cairne avait été respirer un peu lui aussi.

BOD27 était là, immobile dans sa posture d’automate, près de l’ordinateur central. Le transfert n’avait probablement pas eu lieu. Staff s’assit sur le siège, croisa les jambes, toisa BOD27 de la tête aux pieds. Puis il jeta un oeil sur l’écran. Le point rouge avait disparu, remplacé par un long charabia dans le plus pur style informatique, sur lequel il ne voulut point s’étendre.


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informatique, sur lequel il ne voulut point s&#146;&eacute;tendre.






Cairne avait donc travaillé sur le programme avant de s’absenter. Peut-être avait-il eu des problèmes qui ne lui avaient pas permis de finaliser le transfert.

Dans ces moments-là, tout informaticien qui se respecte s’accorde un moment de répit, espérant capter par miracle la re-création, au détour d’une récréation. Ses yeux oscillaient entre le corps de BOD 27 et l’écran. Plus il réfléchissait, plus le projet l’effrayait.



Dans le silence du laboratoire, les sirènes hurlaient avec bien plus de virulence, déchirant la pénombre extérieure, accentuant cette impression de malaise qui le dévorait. Le fauteuil pivota en direction de l’écran. Ses yeux parcouraient le programme, de façon distraite, désintéressée. Soudain, Eddy Staff eut une pensée indélicate qui accentua encore son trouble. Il songea à effacer le programme, à le brouiller pour que le transfert ne se fît jamais.

Modifier le programme paramétré par Cairne, sans que celui-ci ne s’en rendît compte, relevait du défi. Il fallait avant tout déchiffrer et comprendre la logique de son concepteur, parfois très tordue. Mais pour cela, à la limite, il lui suffirait de prendre le dossier, ce fameux dossier que Cairne posait habituellement à proximité de l’ordinateur. Il pencha le torse dans un sens, puis dans l’autre. Le dossier apparemment n’était plus là. Il fouilla les tiroirs sans plus de succès. Et si Cairne l’avait emmené avec lui pour le potasser dans un cadre différent, pour mieux cerner l’éventuelle faille ?

Perplexe, Eddy Staff s’accouda sur le bureau, fixa intensément les hiéroglyphes, cogitant encore, se demandant comment brouiller le programme sans que Cairne s’en aperçût. Il songea à une panne, un accident informatique. On avait vu maintes fois des programmes disparaître de manière impromptue. Plongé dans ses réflexions, Eddy Staff s’aperçût à peine que la touche qu’il venait d’enfoncer avait légèrement modifié une des lignes sur l’écran. Il s’empressa de réduire l’espace malheureux qui s’était subrepticement glissé.

Or, Eddy Staff n’avait pas vu que, dans son dos, au même moment où il avait effectué cette manipulation malencontreuse, une des mains de BOD27 avait brusquement bougé.



    Elle dépliait les doigts, les écartait, les refermait, lentement. L’autre main fit de même, dépliant, écartant, refermant les doigts. Puis les bras se replièrent, s’approchèrent du visage, qui lui aussi s’anima. Il tournait alternativement à droite et à gauche, tandis que les yeux contemplaient avec fascination le mouvement des mains.



    Le programme avait brutalement disparu de l’écran. Eddy Staff se redressa d’un coup, émit un juron. Il se retrouvait devant une indigeste virginité cathodique qui, d’ordinaire, anéantit un informaticien, car elle signifie la déficience alimentaire de tout ou partie du système et l’impuissance à le restaurer. Pourtant, il s’acharna à activer la fonction de restauration, et poussa un autre juron du même acabit devant les résultats infructueux de ses essais. Il força d’autres commandes, mais aucune ne répondait. Aucune n’entrait. L’ordinateur n’acceptait plus rien.

    BOD27 était tourné vers lui. Il le regardait. Il le contemplait l’œil fixe, un sourire imprimé au coin des lèvres, tout en jouant avec ses doigts, les mains tendues vers Eddy Staff maintenant. Il fit un pas en sa direction, observant le mouvement de sa jambe, puis un autre pas moins timide.

    La seule solution pour sortir de l’embarras était de redémarrer le système, pensa Eddy Staff, espérant que Cairne eût songé à sauvegarder les éventuelles modifications faites au programme. Il n’avait guère de doute à ce sujet... à moins que Cairne eût un moment d’inattention, ce qui est parfois la tare des spécialistes quels qu’ils soient. Si Cairne avait sauvé le programme, il suffirait d’ouvrir le fichier et le réinstaller.

    BOD27 approchait à pas lents les bras légèrement repliés devant lui. Quand il fut tout près, Eddy Staff devina une présence, dans son dos, à l’ombre que BOD27 esquissait au-dessus de son plan de travail.

        - Cairne ? dit-il n’osant détacher son attention de l’écran vierge.

    Et il ajouta d’un ton un peu confus :

        - Excuse-moi, mais je crois que j’ai flingué le programme ! J’essaie de remettre ça d’aplomb ! Je pense que tu l’as sauvegardé !

    Il n’eut aucune réponse. Eddy Staff pianotait sur le clavier, absorbé par l’erreur qu’il s’efforçait de réparer. Il préférait éviter le regard réprobateur de Cairne, dont il comprenait le silence. Pourtant, sans doute pour mesurer l’étendue de sa colère qu’il supposait intense, il avait besoin de lui parler, de lui raconter des banalités.

        - Alors tu as suivi mon conseil ? Tu as pris un peu l’air ? Où étais-tu passé ?

    Derrière lui, BOD27 tapotait ses mains l’une contre l’autre, en observant Eddy Staff.

        - Ne t’inquiète pas vieux ! Je vais remettre tout ça en place comme tu l’as laissé. Ni vu, ni connu. Je ne sais pas ce qui s’est passé. A ce moment-là, je n’ai rien touché. J’avais simplement fait une mauvaise manœuvre juste quelques secondes plus tôt, que j’ai rectifiée immédiatement. Mais au moment où ça s’est produit, je t’assure que je n’ai touché à rien. Tu me crois au moins ?

    Le silence devenait pesant.

        - Réponds-moi Cairne ! Ou je vais finir par croire que tu es fâché contre moi ! ironisa Eddy Staff.

    Alors, soudain, tout près de son oreille, une voix douce et distincte murmura :

Bonjour Ed !

    Eddy Staff se figea. Il se retourna lentement. Et ouvrit bien grand des yeux effarés.






     Le Président virevoltait nerveusement dans la pièce. La journaliste commençait vraiment à l’agacer.

Il regrettait de lui avoir consenti cette interview. Il avait dû s’y résoudre par nécessité car l’Europe s’inquiétait. Et il fallait clarifier publiquement les choses. Mais elle semblait butée, assise sur ses positions, tirant des conclusions avec un manque total d’objectivité. Elle faisait partie de cette nouvelle race de journalistes expatriés sur la Toile, très arrogants au prétexte qu’ils étaient affranchis. En effet, l’audience qu’ils suscitaient attirait des capitaux énormes qui leur laissaient la plus grande liberté d'expression. Le Web Indépendant  était l’un des journaux les plus visités du globe. Et Héléna Ramos l’une de ses plus embarrassantes mandataires.



    - Je veux simplement dire, monsieur le Président, que l’Europe s’étonne et s’effraie que l’un de vos proches conseillers soit un robot ! insistait la journaliste.

    - Jon Web est un auxiliaire indispensable. Que l’Europe s’étonne, je peux le concevoir. Que l’Europe s’effraie, je n’en vois aucune raison. Jon Web est un conseiller efficace, qui m’éclaire mieux que quiconque du fait de ses connaissances exceptionnelles. Aucune mémoire humaine n’est capable de stocker les informations dont il dispose. Cependant, il n’a aucun pouvoir décisionnel. Mais peut-être, l’ignorez-vous, notre constitution, contrairement à la vôtre, repose sur les pleins pouvoirs du Président.

    - Un Président qui reçoit les conseils avisés d’un robot ?...

    - Mademoiselle Ramos, je souhaiterais interrompre cette interview qui, si elle se poursuit, pourrait avoir de graves conséquences diplomatiques.

    - Veuillez accepter mes excuses monsieur le Président. C’est dans l’esprit du Web Indépendant d’informer le lecteur de façon incisive et objective.

    - Incisive certes ! Objective j’en doute.



     La porte du bureau s’ouvrit et un homme entra. Héléna Ramos leva ses lunettes, écarquilla les yeux. Elle voyait pour la première fois, dans sa forme accomplie, le robot qui lui avait été exposé au laboratoire Aldy. Mais cette fois, il était animé. Et rien ne pouvait le distinguer d’un spécimen humain ordinaire, ni le geste, ni la démarche. Il était le clone de l’homme, parfait, d’une parenté insoupçonnable.

    Tel était donc le fameux :
    Jon Web.

    Héléna Ramos en resta bouche bée.

        - Pour conclure sur une bonne impression, je vous prie d’accepter que monsieur Jon Web, ici présent, vous raccompagne personnellement à votre hôtel, proposa le Président. C’est aussi dans ses attributions de servir fidèlement notre nation et son digne représentant.

    Il ajouta, l’œil malicieux :

        - Ainsi vous pourriez vous faire une idée autre que préconçue !

    Héléna Ramos fut quelque peu troublée en croisant le regard qui la dévisageait.

        - Jon ! Mademoiselle Ramos ne demande qu’à mieux vous connaître !

        - Monsieur le Président....

        - Ne me remerciez pas mademoiselle !

    Jon Web s’avança vers elle, lui tendit la main en la fixant droit dans les yeux, intensifiant son trouble. A ce moment précis, elle remarqua que les chercheurs du laboratoire lui avaient implanté un regard ravageur. A la fois conquérant, espiègle et surtout d’une fixité désarçonnante. Héléna Ramos n’eut pas le temps de serrer la main de Jon Web.

    Une alarme retentit, en provenance de l’ordinateur placé sur le bureau présidentiel. Il s’agissait du site Wenjob qui venait de franchir le cap du milliard de visiteurs.

        - Wenjob, bien sûr ! s’exclama le Président après avoir contourné son bureau. Comment peut-il atteindre de tels scores ? Avez-vous déjà visité ce site mademoiselle Ramos?

        - Vaguement !

        - D’après vous, comment peut-il captiver un tel auditoire ?

        - Je l’ignore ! Il distille des idées creuses et démagogiques ! La seule chose à craindre, c’est qu’il puisse devenir subversif, voire dangereux. Vous ne pensez pas monsieur le Président ?

        - A votre avis monsieur Web ? demanda le Président se tournant vers lui.

    Héléna Ramos fronça les sourcils. Elle avait du mal à contenir sa rage à l’idée que l’avis de l'androïde pût être sollicité.

        - Le mieux serait d’examiner ces idées creuses et démagogiques ! dit Jon Web d’une voix pondérée.

    Il s’approcha de l’ordinateur, s’installa, pianota un moment sur le clavier. Le site Wenjob explosa sur l’écran. Deux mots en lettres énormes et colorées scintillèrent :

Le
Mouvement

 

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