Une araignée dans la Toile

Chapitre 3



Dans le même temps où le Webworld commença à se structurer politiquement et socialement, le soleil se mit à briller dans le ciel sans relief, qui avait été blanc au départ, et qui était bleu à présent. Maintenant, on faisait même tomber la pluie, pour le plaisir de ne point avoir à arroser les jardins. Il y eu aussi de la neige dans les endroits au relief un peu plus tourmenté, plus en à-pic, où les habitants aimaient rivaliser de frayeurs.

Mais, plus impressionnant au niveau climatique, fut l’apparition de ces tempêtes de Hackers qui eurent autant d’effets que le terrible Cheval de Troie. Alors que le soleil commençait juste à briller sur le paysage gris du Webworld, des bourrasques incontrôlables venaient brutalement ravager la Cité, détruisant toutes les communications. Et soudain, c’était la panique. Car si les habitants pouvaient à la limite supporter les terribles dévastations du Cheval de Troie, qu’on les privât de leur jouet fétiche, en l’occurrence de l’outil béni qui les reliait à Le Monde, les jetait dans un désarroi sincère. Les terribles Hackers étaient des pirates qui venaient des contrées lointaines. Arborant un pavillon de complaisance qui leur permettait de n’être jamais démasqués, ils arrivaient par hordes pour semer la terreur au milieu des populations agraires. Alors, ils torpillaient sauvagement les centraux de communications avec des messages qui paralysaient les circuits, figeaient les sites, anéantissaient les plus imposantes bâtisses. Puis ils repartaient, laissant derrière eux une terre brûlée où l’herbe ne repoussait plus avant de longues fractions de secondes.



Les tempêtes de Hackers effrayaient Jon.W car dans ses moments-là, il se retrouvait seul, dans un univers statique, où il était l’unique élément animé. Il évoluait au milieu de mannequins inertes, pétrifiés dans la position prise juste avant le cataclysme. Mais surtout, dans ces instants terribles, personne ne paraissait entendre ses appels : ni ses parents privilégiés dont il commençait à ressentir le besoin, ni surtout Ed.Net qui semblait avoir disparu. Et tandis qu’il évoluait dans une Cité fantôme, en quête d’un soupçon de vie, des lettres, des mots, des expressions filaient à vive allure dans tous les sens, lui rasant parfois les oreilles. Dans ces moments-là, il songeait à cette phrase, jetée un jour dans les océans du Webworld par un navigateur épris de philosophie :



Plus que jamais il était à même de comprendre le sens entier de ces mots barbares, tant il redoutait la déliquescence brutale de l’univers de communication dans lequel il baignait depuis sa plus tendre enfance.

Peu à peu, il prit l’habitude des tempêtes de Hackers qu’il savait heureusement fugaces. Alors, pour tuer le temps, les longues fractions de secondes où il se retrouvait seul au monde, il se promenait dans le décor bariolé du Webworld, s’arrêtait devant les devantures inconnues, repérait les loisirs inédits auxquels ils s’essayait une fois la vie revenue.

Une nouvelle distraction avait d’ailleurs fait son apparition dans le Webworld. : le cinéma.



Ses parents privilégiés lui avaient expliqué que le cinéma était l’art de créer l’imaginaire. C’était un univers hors de la réalité, très inventif. Mais il ne fallait pas croire à tout ce que l’on voyait dans les salles, avaient-ils précisé.

En effet. Bien que sa carte d’accès était limitative et ne lui autorisait que les films tolérés aux moins de quinze ans, il découvrit des choses vraiment insolites. D’abord, qu’il y avait différents styles de créativité, propres aux ethnies qui produisaient les images en question. Mais, schématiquement, il y avait le cinéma américain, le cinéma européen, et plus succinctement le cinéma asiatique, qui dominaient les programmes.

Les films américains étaient très proches du Webworld par certains aspects et, de ce point de vue, ne déployaient aucun trésor d’imagination.



A l’exception de cette pluie que les réalisateurs s’amusaient à faire tomber sur les acteurs, à l’intérieur des maisons, au prétexte qu’ils se lavaient. L’hygiène étant inconnue dans l’univers aseptisé du Webworld, Jon.W trouvait cette idée très inventive. Mais il fallait visionner d’autres films, européens à titre indicatif, qui eux se distinguaient par leur faculté à mettre en scène des personnages au comportement très pittoresque. Par exemple, il adorait le film:





LA SOUPE AUX CHOUX



Et il trouvait qu’il fallait être particulièrement astucieux pour faire sortir des sons de trompette par un orifice autre que l’orifice buccal.... ce qui était déjà une performance.

Analysant le phénomène de plus près, il découvrit, dans le merveilleux ouvrage de Michel Ragon consacré à Rabelais, que cette musicalité fort expressive du corps, répondait au doux nom de flatulence  et qu’elle était le fait, comme l’expliquait si bien l’auteur, d’une évaporation de l’âme, en route vers la mort.

Ainsi ses expériences cinématographiques le conduisaient indirectement, par le biais de la littérature, à s’interroger sur la signification de la mort et, par voie de conséquence, sur l’origine de la vie. Mais il n’en n’était pas encore à des considérations métaphysiques suffisamment élaborées pour s’appesantir sur le sujet, trop occupé qu’il était à découvrir les prodiges du septième art.

Ce qui l’intriguait surtout c’était ces acteurs du cinéma européen que l’on montrait souvent nus. Là aussi les réalisateurs ne manquaient pas d’esprit : ils ajoutaient systématiquement à leurs personnages un objet entre les jambes, tantôt flasque, tantôt raide, dont ils se servaient parfois pour arroser les plantes, sans doute pour réviser les connaissances acquises au niveau un. Le septième art était un univers terriblement imaginatif.



     Ses parents avaient considérablement rétrécis quand Jon.W accéda au niveau quatre, grimpant d’un étage. Il était temps. La chambre de leur jeune compagnon commençait à devenir étroite pour la quantité sans cesse croissante d’écoliers qui s’y donnaient rendez-vous. Des rendez-vous extra-scolaires.

Toujours dans le souci d’améliorer le bien-être individuel et collectif par les activités de loisirs, on autorisait les regroupements, à priori pour écouter de la musique. La techno faisait fureur. Mais leur jeune guide avait une collection époustouflante de musiques en tous genres qu’il mettait à leur disposition, notamment lors de ces moments spécifiques qu’étaient les Festives.

Devant les résultats peu concluants des méthodes de communication, tels les forums ou les salons, les Festives avaient été inventées dans le but de débrider la population, permettre des contacts plus rapprochés, plus intimes.

Ainsi, une fois tous les cent milliards de secondes, les habitants du Webworld baignaient dans l’extrême permissivité. Aucune loi restrictive n’était plus appliquée et chacun avait la permission de se dissiper comme bon lui semblait. On estimait qu’il fallait responsabiliser l’individu, lui accorder un peu de crédit, et non décréter sans cesse ce que le bon sens imposait. Loin de générer les excès, la population du Webworld se montrait, dans l’ensemble, plus soucieuse de la nétiquette qu’à l’accoutumée, comme s’il n’y eût aucun charme à braver des interdits qui n’existaient plus. La jeunesse par contre, dérogea à ce principe. Hausser le volume de la musique de quelques décibels, dans un charitable souci de partage, n’était pas sans déplaire. Mais on chuchotait aussi que, faute de policer les caractères, le jeune guide tolérait que l’échangisme verbal fût pratiqué en des termes réprouvées par la nétiquette, qu’il laissait les majuscules circuler abusivement.



Ces écarts prohibés eurent pour effet d’irriter les parents privilégiés et de confisquer aux mineurs la clef d’accès aux Festives. Surtout, le programme du niveau quatre fut modifié et les aînés contrôlèrent avec plus d’acuité la qualité des activités de loisirs. Bien sûr, ces décisions injustes mirent les rejetons en pétard et les décibels devinrent un outil de contestation.

Heureusement, les principaux agitateurs grimpèrent d’un étage où leurs jeunes cervelles furent activement sollicitées par de nouveaux préceptes, plus sérieux cette fois car il s’agissait de choisir un métier. La perspective d’embrasser une carrière les affolait, car embrasser pour la première fois n’est jamais chose aisée. Ils suivirent les directives qui leur furent données avec beaucoup d'attention.

Dans le Webworld, on estimait en effet que pour connaître ses propres besoins en matière d’instruction, l’étudiant devait savoir leurs applications en entreprise. Il devait être demandeur de connaissances et non consommateur passif.

Durant une année, on donna aux élèves un aperçu des emplois qui existaient afin qu’ils eussent la possibilité de choisir leur filière et les matières qu’ils souhaitaient approfondir.



Les deux années qui allaient suivre, la scolarité allait être effectuée en alternance avec le milieu professionnel.

Jon.W apprécia l’enseignement dispensé car ce fut par le biais du cinéma qu’il découvrit les métiers.

Ed.Net, lui, ne rêvait que de grimper au dernier étage. Pas pour l’imprenable vue comme Jon.W, mais plutôt parce qu’il savait la teneur de ce qui l’attendait une fois les études terminées : il pourrait bénéficier d’une année sabbatique, prise entre l’âge de dix-huit et trente ans, dont il allait disposer à sa guise. On lui verserait l’équivalent d’une année de salaire qu’il utiliserait pour voyager, pour créer une entreprise, pour se lancer dans une carrière artistique ou littéraire. Cette mesure était destinée à développer la créativité et à enseigner le sens des responsabilités au jeune impétrant.



Détestant l’école, Ed.Net attendait ce moment avec impatience.

Jon.W avait bien du mal à comprendre pourquoi son ami manifestait si peu d’engouement pour les études.

Mais depuis quelques temps, Ed.Net avait bien changé. Une seule chose semblait le passionner maintenant : les filles. Surtout au niveau des reliefs, qu’il commentait en caractères gras chaque fois qu’il en croisait une. L’apprentissage des filles n’avait pourtant jamais été inscrit au programme.

D’ailleurs, il y avait bien des éléments qui échappaient à Jon.W. Au début, il avait souvent questionné son ami, mais réalisant que ses interrogations l’agaçaient, en bon cadet il avait calqué son comportement sur le sien : il feignait de connaître les mystères les plus secrets pour ne point avouer ses insuffisances, et survivait à l’ignorance par le mimétisme.

Un jour, Ed.Net vint s’asseoir près de lui sur le bord de l’autoroute.

Il semblait désespéré. Il lui annonça d’un voix lasse :

    - Je vais me marier. J’en ai marre de toujours tomber dans des plans foireux. Je sens que je vais quitter le Webworld et me marier.

Jon.W eut une impression étrange, cette sensation qu’il avait eut lorsqu’il avait confectionné des cœurs en pois chiches à sa mère, puis quand il avait empilé des cubes à l’envers, cette impression d’étreinte fugace, qu’il avait su qualifier d’agréable. Mais cette fois la sensation était inverse. C’était plutôt celle qu’il avait eue lors des premières tempêtes de Hackers, quand il s’était retrouvé seul dans une Cité morte. Il pouvait avoir des sensations, ressentir. Il comprenait maintenant ce que signifiait ces mots abstraits, immatériels, inconnus du Webworld. Qu’Ed.Net pût le quitter, l’abandonner, suscitait en lui une émotion terrible.

    - C’est quoi se marier ? demanda t-il.

    - C’est ne plus avoir à chercher de femme.

Jon.W se demanda pourquoi il avait tant besoin d’une femme, au point de quitter le Webworld, au point de tuer leur amitié.

    - Tu n’es plus bien avec moi ?

Ed.Net tripotait une plume, échappée d’un clipart, en provenance d’un site tout proche, et qui avait voltigé jusqu’à lui.

    - Mais si Jon, je suis bien avec toi. Seulement ce n’est pas pareil. Il faut être réaliste de temps en temps! Et moi, il y a des moments où j’ai envie de disparaître de tout ça!

Pourquoi voulait-il tant disparaître du Webworld ? Disparaître. Ses pensées furent soudain hantées par l’idée de la mort, qu’illustrait le terme de disparition. Dans le lourd silence qui les enveloppait, Jon.W s’empêtrait maintenant dans des considérations métaphysiques, rebelles à son entendement. Alors, comme Ed.Net semblait dans de bonnes dispositions vis-à-vis de lui, il osa lui demander :

    - Qui est-ce qui nous a créés Ed ?

Ed.Net jeta la plume sur l’autoroute et lâcha un soupir.

    - Ah ça c’est un grands mystère pour lequel on n’a qu’une seule réponse : Dieu.

Jon.W avait certes eut des échos de Dieu, créateur du ciel et de la terre. Mais dans un univers où le ciel avait tardé à prendre des couleurs et où la terre avait tardé à prendre des reliefs, le mystère demeurait entier.

    - C’est qui Dieu ?

    - C’est à toi de me le dire ! répliqua Ed.Net d’un ton fataliste. Tu as sûrement un dieu !
Et il ajouta retrouvant sa belle assurance d’ancien :

    - Tu n’en as jamais choisi ?

    - Où est-ce qu’on en choisi un ?

    - Dans le Catalogue évidemment ! Tu as reçu le Catalogue ?

    - Non !

    - C’est curieux ! Pourtant, tout le monde le reçoit ! Ils l’envoient deux fois l’an !

Il haussa les épaules.

    - Peut-être parce que tu n’as jamais fait de commande.

Il se tourna subitement vers lui, le dévisagea un instant. La vivacité était revenue dans son regard.

    - Mais alors, attends ! Si tu es un nouveau client je peux te parrainer, il y a des trucs à gagner ! Des fois, c’est intéressant ! Même pour toi, tu sais ! Tu peux avoir un super lot.

Ed.Net le prit par les épaules et l’entraîna chez lui. Jon.W le suivit avec bonheur, ravi que son compagnon eût retrouvé sa fougue coutumière.



Le Catalogue avait l’énormité d’une bible et il fallut être deux pour le soulever. Ils s’assirent l’un près de l’autre, le posèrent sur leurs genoux et le compulsèrent ensemble.

    - Voilà, tu as le choix ! Là, ce sont les classiques. Les standards. Les indémodables. Ceux qui existent depuis des lustres et qui ont fait leur preuve.

Les pages défilaient devant Jon.W. Il les examinait sous toutes les coutures. Ici, le matériau était consistant, la coupe passe-partout, adaptée à monsieur Tout-le-monde. Il y avait même un classique à l’encolure montante, de très belle facture. Mais on pouvait aussi trouver du sur-mesure. Des variantes, avec des ornements, de la fantaisie. Ils restèrent un long moment sur les nouvelles collections aux entournures parfois un peu étriquées, où le concept originel avait été travesti.

    - Tiens ! Il y a même des soldes ! dit Ed.Net, ouvrant les pages qui rivalisaient d’offres alléchantes.

Apocalypse 2000, confectionné à la hâte à l’approche du millénaire, avait fait un tabac en son temps. Mais les coutures avaient lâché et les raccords ne tenaient pas.

    - Alors, qu’est-ce qui t’intéresse ? demanda Ed.Net impatiemment.

Le Catalogue lui écrasait les genoux.

    - Je ne sais pas ! Qu’est-ce qui est intéressant ?

    - Le plus important, c’est de trouver quelque chose qui n’use pas trop les rotules. Il faut une certaine liberté de mouvement, de l’amplitude, sinon tu te sens vite engoncé. Alors, tu te décides ?

    - Mais quel en est l’utilité ?

    - Eh bien d’avoir un dieu en qui croire. Comme ça tu sauras qui t’a créé !

    - Et après ?

    - Après quoi ?

    - Je pourrais le voir, lui parler, lui poser des questions ?

    - Aussi souvent que tu le veux ! Il suffira que tu prennes la position et tu pourras lui raconter tout ce que tu veux.

    - Et il répondra à mes questions ?

Ed.Net se gratta le front, resta un moment songeur.

    - Mais quelle idée aussi de toujours poser des questions ! Tu ne peux pas choisir, comme tout le monde, sans te poser de questions ? Tiens, signes là, en bas ! Pour le parrainage, je suis entièrement d’accord ! On remplira le reste plus tard! Marché conclu ?

Jon.W cocha le formulaire. Puis il plongea les yeux dans ceux de son ami et murmura :

    - Dis Ed, tu vas pas quitter le Webworld, hein ?


 

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