Une araignée dans la Toile

Chapitre 4



D’abord, il lui demanda si elle était immigrée. A quoi elle tarda à répondre avant de rétorquer affirmativement. Jon.W ne connaissait pas Lna.Fr. Pionnier du Webworld, il pouvait s’enorgueillir de saluer tous les habitants, y compris les nouveaux venus. Or Lna.Fr était une énigme. Plus tard, elle voulut savoir comment il avait deviné qu’elle était immigrée. Il répliqua qu’il maîtrisait bien le Webworld et elle en déduisit qu’il ne souhaitait pas lui répondre. Mais elle ne lui en tint pas rigueur, heureuse apparemment d’avoir établi un contact avec un correspondant qui semblait avoir un certain sens de l’humour.

D’ordinaire, le manque de sérieux dont l’affublait sa naïveté, faisait fuir la plupart des interlocuteurs que Jon.W abordait. Ses propos abrupts avait un côté grinçant dont on se lassait vite, surtout dans le Webworld où l’anonymat violait souvent la nétiquette.

Jon.W, taillé dans le réseau, ne possédait rien des raffinements du langage, des délicatesses de la courtoisie. Il ignorait que la plupart des visiteurs étaient en quête :

               A.1.1. - de rêve

            B.2.1. - de fantasme

            C.3.1. - de sublime

et venaient chercher dans le Webworld de la tendresse avant tout.

Toutefois, ces considérations bassement réalistes semblaient ne pas formaliser Lna.Fr. Ses aspirations étaient davantage orientées vers l’humour que vers l’amour et Jon.W y répondait. Elle riait, à smileys déployés.

:-) :-) :-) :-) :-)

Et elle inondait les messages de caractères euphoriques lorsque Jon.W lui racontait, d’une façon sans pareil, l’intrigue de la soupe aux choux  et la sensibilité particulière que dégageait cette oeuvre du septième art.

Ils eurent une longue conversation sur les escargots qu’elle disait être une spécialité gastronomique de son pays d’origine. Jon.W, ignorant ce que pouvait être une spécialité gastronomique, lui répliqua tout naturellement que l’escargot devait être un animal familier bien agréable à adopter, pour être guère bruyant quand il se déplaçait et amusant lorsqu’il souriait. Comme il semblait très éclairé sur le sujet elle lui demanda s’il connaissait le MacFrench, spécialité culinaire bourguignonne, consistant à tartiner des escargots entre deux tranches de pain de mie. A quoi il répondit que cette pratique était encore inexistante dans la Cité.



Ce fut peut être avec Lna.Fr que Jon.W apprit a louvoyer dans les méandres de la finesse. Ed.Net lui avait enseigné l’agacement que pouvait susciter ses continuelles interrogations. Avec Lna.Fr, d’emblée il limita les questions. Pour éviter toute équivoque, il reprenait ses propos, les approfondissait, lui donnant ainsi l’impression flatteuse qu’ils avaient un intérêt sans commune mesure. Il la courtisait malgré lui, avec les plus exquises attentions. Lna.Fr ne pouvait se douter que Jon.W palliait de la sorte les carences innées dont il souffrait.

En femme qu’elle était et qui, à l’instar de toutes les femmes, se défendait de pensées inavouables, elle adorait la chasteté de ses propos, le fait qu’à aucun moment il ne révéla un dessein malveillant. Jon.W paraissait si éloigné des préoccupations triviales qui agitaient le Webworld.

Leur approche, bien sûr, versa dans l’attachement. Lna.Fr lui confia un jour qu’elle était journaliste, dans l’espoir sans doute de découvrir l’activité de Jon.W. Il lui avoua qu’il était étudiant et que, dans le cadre de ses études, il venait d’entamer une formation en entreprise.

En effet, Jon.W travaillait maintenant dans une entreprise humaniste.



Consciente que l’efficacité créative était plus souvent le fait de la réflexion horizontale que de l’agitation verticale, l’entreprise humaniste avait la particularité d’allonger les cerveaux dans des hamacs ou sous des cocotiers.

Celle-ci accueillait un nombre de salariés limité, dont elle s’efforçait de préserver le bien-être, gage de motivation et de compétence qui engendrait une production de qualité. Privilégiant l’innovation au rendement, l’entreprise humaniste cherchait sans cesse à améliorer les potentialités individuelles dans un souci de confort collectif. Elle estimait que les salariés, eux-mêmes consommateurs, étaient le meilleur véhicule publicitaire du produit qu’ils fabriquaient.

L’employé effectuait une somme de travaux définie à l’avance, répartissait ses horaires librement, en fonction de sa disponibilité intellectuelle ou de ses impératifs privés. Il disposait d’une salle de détente, où il pouvait se rendre à tous moments, selon ses besoins, pour se ressourcer et augmenter ainsi ses performances.

Chaque salarié avait la possibilité, s’il souhaitait alléger sa tâche, de s’adjoindre le concours d’un assistant, sollicité parmi la population inactive, auquel il transférait une part de sa propre rémunération, lui permettant ainsi d’acquérir une expérience en entreprise ou l’opportunité d'un emploi stable. Jon.W en tant qu’étudiant était ainsi encadré par un senior. Il devait l’écouter et le respecter car le senior avait un salaire très élevé.

L’appât du gain étant dans la nature de l’homme, l’entreprise humaniste trouvait normal qu’il y eût un échelonnement des rémunérations en fonction des compétences et de la créativité de chacun. Le maître-mot était d’ailleurs de récompenser la créativité et l’encourager, de la même façon que la compétence était privilégiée au détriment de l’élitisme.

Jon.W fut d’abord affecté au service de la réorganisation commerciale. Le Webworld avait évolué vers un immense marché où on pouvait trouver toutes sortes de produits. Or peu à peu, les boutiques proposant des produits ou des services similaires s’étaient installées presque côte à côte et s’étaient livrées une concurrence acharnée, tirant sans cesse les prix vers le bas. Voyant leurs intérêts compromis, les boutiquiers avaient songé à se regrouper, à fusionner, à grossir pour résister. A la longue, il y eut des vitrines exclusivement consacrées aux grossistes. Or, les habitants du Webworld, élevés dans le culte de la gratuité et des chemins de traverses, fuyaient les autoroutes qui les tiraillaient vers le consumérisme.

Le service de la réorganisation commerciale avait pour mission de réhabiliter les transactions à caractère artisanal, avant que la Cité ne devint un désert. Aussi, dans l’entreprise humaniste, on livrait des micro-structures clefs en main. Il s’agissait de concevoir des sites attrayants où le visiteurs ne serait ni bousculé, ni harcelé, tout en évitant les méfaits d’une concurrence sauvage.

Les micro-systèmes connurent un succès grandissant.

Jon.W exultait dans ses fonctions. Lui qui avait toujours été fasciné par les bâtisseurs, était à son tour embauché pour bâtir. Or, à cette période de l’adolescence, marquée par les boutons de navigation dont il avait appris à percer tous les secrets, sa créativité avait pris un tournant exacerbé. L’inconnue Lna.Fr occupait une place obsessionnelle dans son esprit, donnait des ailes à son imagination et des formes à son inventivité. A vrai dire, elle était présente partout, insidieusement glissée dans les arrière-plans, les bannières, les filets horizontaux, même discrètement dissimulée sous une puce.



Jon.W avait un bonheur infini a lier contact avec elle. Désormais, ils se cherchaient rageusement dans la boîte aux lettres, guettant le courrier de l’un, la réponse de l’autre.

Seule ombre au tableau, Jon.W la pressait de se rencontrer. Mais elle ne semblait manifester aucune hâte à ce qu’il y eût une réelle entrevue entre eux. Lorsqu’il abordait le sujet, elle devenait réticente, voire distante, dans sa correspondance. Elle lui expliqua par de multiples périphrases, que les gens sont souvent déçus de ce qu’ils voient par rapport à ce qu’ils lisent ou écrivent. Que certaines barrières peuvent être un frein à une relation plus poussée. Que ces barrières sont généralement d’ordre physique.

Il songea alors qu’elle souffrait peut-être d’un trait grossier ou que sa couleur n’était pas la bonne, bref qu’elle avait une particularité de conception qui la marginalisait. Avec une infinie délicatesse, il lui répliqua qu’il était habitué aux malformations autour de lui, qu’il n’avait cure de l’origine, de la couleur ou des anomalies qui pouvaient être siennes. Et il insista pour qu’ils se rencontrent dans le Webworld. A quoi elle répondit enfin, de façon tout à fait inopinée :

    - Si c’est dans le Webworld, pourquoi pas !

Ils s’étaient fixé un rendez-vous dans l’Avenue Principale, entre la Forteresse et le Temple. Quand il l’aperçut, Jon.W eut encore cette sensation, qui le ramenait aux pois chiches de son enfance, sensation agréable au demeurant.



Oh, elle n’avait rien d’extraordinaire, rien qui pût même la différencier des jeunes filles de la Cité. D’ailleurs, Jon.W ne l’aurait sans doute pas reconnue si elle ne s’était distinguée en portant un foulard rouge autour du cou. Elle parut n’avoir aucune malformation, pas même un problème de trait ou de couleur. Elle parlait d’une voix un peu saccadée certes, mais cette anomalie était très fréquente dans son entourage. Et, bien entendu, elle avait des reliefs communs à toutes les jeunes filles, à l’exception de Lara, mais cela avait-il également une quelconque importance ?

Lna.fr semblait émerveillée de naviguer ainsi dans le Webworld dont visiblement elle ignorait l’essentiel. Jon.W se fit une joie d’être son guide. Il la prit par la main et l’entraîna dans les rues animées, vers les boutiques où elles put essayer les tenues les plus excentriques. Tout semblait lui aller, et pour cause, elle avait la stature idéale et un moule parfait. Elle ne cessait de sourire et de rire, bien qu’elle paraissait n’avoir aucune anomalie fonctionnelle de ce côté là non plus.

Avec elle, Jon.W découvrit que la moto avait d’autres vertus que de griser le pilote, quand elle lui enserrait étrangement la taille, accentuant l’étreinte à chaque virage. Il découvrit que le cinéma avait d’autres mérites que d’exciter l’imaginaire, quand il sentait son visage s’approcher de son épaule. Elle avait des attitudes de rapprochements insolites qui, chaque fois, le ramenaient vers les rares effusions de ses parents privilégiés ayant suscité en lui des sensations.

Lna.Fr, propulsée dans le Webworld, était peu bavarde, à l’image de ces immigrés en extase devant un monde auquel ils s’initiaient. La discothèque l’intéressait beaucoup. Elle adorait la musique. Et plus précisément un chanteur du nom de Sinatra qu’elle écoutait à longueur de secondes et qui la mettait dans tous ses émois. Elle demandait alors à Jon.W ce qu’il pensait de tel ou tel air et se contentait de sourire quand il rétorquait que c’était sa chanson favorite, dans la forme techno.

Par-dessus tout, Jon.W aimait l’entraîner vers la plage, d’un jaune fluorescent à couper le souffle, peuplée de coquillages sérigraphiés et de skieurs qui, parfois, tombaient de la montagne bordant la mer. Les frontières du Webworld n’étaient encore délimitées que de façon approximative.



Là, ils passaient des moments idylliques, assis l’un près de l’autre, à contempler les vagues qui, de temps en temps, par des mécanismes inexplicables, allaient échouer au milieu de la mer plutôt que sur les rives, quand elles ne ramenaient pas sur le sable un surfeur novice, écumant de rage.

Lna.Fr semblait comprendre que l’environnement était loin d’être au point dans le Webworld. A moins que l’absence de réaction de Jon.W, devant ces phénomènes naturels, n’eût endormi sa vivacité d’esprit.

Ce fut là, dans ce cadre enchanteur, qu’ils connurent le grand frisson de leur premier baiser.
Bien qu’il n’en comprenait pas le sens, Jon.W trouvait la coutume assez drôle et songea que ce devait être un rituel incontournable lorsque deux êtres étaient bien ensemble mentalement, au point de vouloir se rapprocher physiquement. Ce fut là que Lna.Fr lui susurra au creux de l’oreille combien elle eût souhaité que ce fût 

pour de vrai

A quoi il ne répondit rien. Mais ce jour là, Jon.W rentra chez lui l’esprit bouillonnant d’interrogations.

 

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